Texte du sujet: Folie, sujet 3 : "Another Brick In The Wall"

« Je sais que ce sujet est difficile, je vous laisse toute l’heure pour le faire et on le corrigera ensemble demain. »

 

 

Chaque élève regarda le polycopié puis, soupirant, chacun commença à réfléchir à la première question, celle qui annonçait d’entrée de jeu la difficulté de l’exercice. Corentin, lui, regardait d’un air ennuyé la place devant lui : Blanche n’était toujours pas arrivée. La ponctualité de la jeune femme était aléatoire, dépendait des cours et des professeurs, mais jamais il ne l’avait vue avoir plus de dix minutes de retard ; ça en faisait déjà quinze que la sonnerie s’était faîte entendre et le jeune homme était sûr qu’elle ne se payait ce luxe que parce qu’elle savait le professeur être laxiste de ce côté-là.

 

 

« Blanche n’est pas là ? »

 

 

Que dire ? Dire qu’elle allait arriver alors même qu’il n’en avait aucune idée ?

La porte s’ouvrit, elle entra, s’excusa à peine et prit place, regarda la feuille, sortit juste un crayon de son sac et soupira.

 

 

« Blanche, qu’est-ce que tu fous ?! »

 

 

Blanche se retourna sans même faire attention au professeur et lança à son voisin de derrière un regard interrogatif, ne semblait pas comprendre où ce dernier voulait en venir alors même que c’était évident. C’était comme si face à eux se tenait une vitre qui était totalement transparente pour lui, mais bien extrêmement opaque pour elle.

 

 

« T’es pas censée avoir autant de retard, les exams approchent ! »

 

 

Les examens étaient dans un peu moins d’un mois et demi, c’est vrai, mais ça, Blanche le savait mais cela ne l’aidait pas à voir où était le problème, ne comprenait pas le rapport entre les futurs examens et son retard, comme si elle avait à escalader un mur et qu’on lui disait que le nombre treize était un nombre premier.

 

 

« Et alors ? »

 

 

Corentin détestait cela, quand elle répondait sur ce ton désinvolte, comme si rien ne l’atteignait et qu’elle se fichait de tout alors qu’il savait très bien que les études étaient très importantes pour son amie. C’était presque comme si elle décidait, en adoptant ce ton et ces manières presque snobs, d’installer entre eux une frontière, comme une barrière entre elle et le commun des mortels.

 

 

« Alors, les examens, ça se prépare. »

 

 

Ce que le jeune homme disait n’était pas faux, Blanche le savait, ça aussi, mais ce n’était pas comme si elle avait réellement besoin de travailler pour réussir. Ses examens, elle les réussirait avec mention, peut-être avec la mention la plus élevée, même si elle ne les révisait pas.

 

 

« C’est pas comme si j’allais les rater, ces examens qui vous font si peur. »

 

 

Blanche ricana, comme si l’idée de rater quelque chose dans ses études lui était une idée aussi ridicule que d’escalader le Mont Everest alors même qu’elle avait le vertige passé quelques mètres seulement.

 

L’heure se finit dans un silence presque parfait, ponctué des quelques soupirs peu discrets de Blanche, avant qu’elle ne s’endorme. Corentin voulut la réveiller mais se rétracta en voyant qu’elle avait répondu à toutes les questions sur la feuille polycopiée.

A la sortie, le groupe d’amis duquel faisaient partie Corentin et Blanche se retrouvèrent et la conversation dériva forcément sur cet exercice plutôt difficile qu’aucun d’entre eux n’avait réussi à faire entièrement. Blanche, elle, se sentait à part, de côté. Cet exercice ne lui avait pas semblé être plus compliqué qu’un autre et elle n’avait pas eu besoin de plus de cinq ou dix minutes pour le faire, alors pourquoi eux étaient si bloqués ? Pourquoi l’avaient-ils trouvés si compliqué ? Personne ne lui demandait son avis parce que tous le connaissaient, tous savaient très bien qu’elle l’avait réussi sans problèmes et personne ne voulait l’entendre dire que ça avait été facile, qu’il n’y avait aucune difficulté visible.

Blanche aurait aimé pouvoir parler, dire que ses facilités hors normes étaient un frein à sa vie plus qu’un moteur. Bien sûr qu’elles l’aidaient dans ses études, mais c’était tout le contraire lorsqu’il s’agissait de sa vie sociale. Comment expliquer cette incompréhension des autres, de leurs problèmes de réussite scolaire, de leurs besoins fondamentaux d’être à l’heure, de faire tous les exercices du livre avant un contrôle ? La jeune femme ressentait toujours au fond d’elle cette sensation presqu’invivable, cette façon de voir les autres mais de toujours êtres loin d’eux, d’être éloignée, de ne jamais pouvoir les rejoindre.

Finalement, il n’existait pas entre eux seulement une vitre transparente d’un côté et opaque de l’autre, pas seulement un mur à escalader, pas seulement quelques briques ou parpaings posés les uns sur les autres. Il existait un peu tout à la fois, ce mur, cette vitre, cette frontière infranchissable pourtant invisible et impalpable et c’était bien la première fois qu’un problème restait insoluble aux yeux de Blanche qui n’arrivait même plus à savoir si elle était bloquée par ce mur ou si le mur et elle n’était qu’une seule et même entité.

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A-Nacht
Les enfants très en avance deviennent parfois des adultes en retard... (selon mon expérience)
Justine
Le cas d'une personne surdouée éprouvant des difficultés sociales...très bien amené ;)
PamelaChougne
C'est une très belle manière d'illustrer la difficulté d'être surdoué. Merci pour tes mots.
Yoxigen
J'aime beaucoup ! La conclusion est très forte, je trouve. "c’était bien la première fois qu’un problème restait insoluble aux yeux de Blanche qui n’arrivait même plus à savoir si elle était bloquée par ce mur ou si le mur et elle n’était qu’une seule et même entité."

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