Texte du sujet: "Temps", sujet 5 : "Un jour sans fin"

6:00. Maria-Teresa se réveille. À ses côtés, John dort encore. Elle le regarde quelques secondes puis se décide à se lever. Elle se dirige vers la salle de bain. Faire sa toilette avant tout le reste. Être prête et rafraîchie en toute circonstance mais aussi parce que comme ça, c'est fait. La veille, elle s'est lavé les cheveux. Une corvée à faire en moins ce matin. Elle attache ses cheveux, se déshabille. Elle ne perd pas beaucoup de temps sous la douche. Tous les jours les mêmes gestes, tous les jours les mêmes produits.

6:30. Elle est dans la cuisine, baillant devant la cafetière italienne qui chauffe sur la cuisinière. Elle culpabilise presque de s'accorder une minute à rien faire. Elle sait qu'elle doit préparer des fruits, des céréales, vérifier le stock de lait, profiter qu'elle soit dans la cuisine pour mettre à jour la liste de course.

7:45. Asia et Oregon descendent péniblement d'un pas lourd. Les deux enfants essaient d'émerger d'une nuit lourde et sans rêve. Ils seraient rester au lit s'ils n'avaient pas si faim. Asia aime manger des fruits et boire un grand verre de jus d'orange. Oregon préfère un bol de céréales avec des fruits secs et du lait de riz. On entend John dans la salle de bain à l'étage. Il brosse ses dents avant de tondre sa barbe. Asia allume la télé pour rompre le silence. Le matin, tout le monde a la tête dans le fondement, personne ne se parle, personne ne se regarde.

8:00. Asia et Oregon sont remontés se préparer, laissant la place à John qui avale le contenu de sa tasse de café en regardant les informations du matin à la télé. Maria-Teresa prépare les sacs en tissu qui vont lui servir pour faire les courses. Elle les met sur la table, à côté de la liste des courses, de son sac à main. Elle vérifie que son sac contient bien son porte-monnaie, ses cartes, son permis, les papiers de sa voiture, un paquet de mouchoirs, son baume à lèvres et l'étui métallique qui referme quelques protections périodiques. Elle sait que tout se trouve dans son sac mais comme chaque jour, comme pour se rassurer, Maria-Teresa vérifie une dernière fois si tout est bien à sa place. Certains matins, elle se surprend à penser qu'elle pourrait ne pas prendre son baume à lèvres mais elle sait que c'est utile par tous les temps. Parfois, elle se demande si elle ne pourrait pas laisser son étui métallique à la maison puisqu'elle n'en aura pas l'utilité aujourd'hui. Mais elle pense que ce n'est pas raisonnable. On ne sait jamais qu'elle oublie de le remettre dans son sac et qu'elle doive faire face à une urgence. Maria-Teresa est très organisée, elle le sait. Elle sait que ces pensées de changement d'habitudes ne lui ressemblent pas. Parfois, elle regrette un instant de ne pas avoir plus de folie dans sa vie. Parfois elle remercie le seigneur de l'avoir faite aussi organisée et qu'elle ne se changerait pas pour tout l'or du monde.

8:45. John embarquent les enfants dans sa voiture pour les déposer à l'école avant de filer au bureau. Maria-Teresa, elle, prend sa voiture pour aller faire les courses. Elle est légèrement en retard sur son planning mais ce n'est pas grave. Ça lui arrive souvent mais elle se rassure en se disant que ça aurait été une catastrophe si elle était partie une heure plus tard. Les magasins ouvrent à 8:30. 15 minutes ne changeront pas grand chose à son programme de la journée. Et effectivement, alors qu'elle rentre dans le magasin, elle inspecte les caisses. Il n'y a pas grand monde. Elle sourit. Elle sourit parce qu'elle aime quand les magasins sont vides. Elle est beaucoup plus efficace quand il n'y a personne. Personne à qui demander pardon, pas de caddie dans le chemin, pas d'enfants qui crient en courant dans tous les sens. Les employés sont encore souriants à cette heure-ci car même les voyous des alentours ne sont pas encore suffisamment réveillés pour les ennuyer. Elle regarde la liste de courses. Tout est noté dans l'ordre de son parcours habituel à travers les rayons.

9:00. Elle s'autorise un brin de causette avec Yasmine, la nouvelle caissière. Maria-Teresa sait qu'elle ne restera pas longtemps parce que c'est une étudiante. Ça cause de la météo, de comment vont les parents, si les études ne sont pas trop dures, que tout le monde embrasse la famille de tout le monde et que passez une bonne journée et à la prochaine. Une discussion sans fond mais dont la forme fait du bien à tout le monde. Maria-Teresa sort du magasin sans regarder les vitrines de la galerie marchande. Les magasins n'y sont pas encore ouverts mais de toute façon, ça ne l'intéresse pas. Elle se dirige vers le parking avec son caddie. Elle ouvre le coffre de la voiture, y enfourne les commissions qu'elle a pris grand soin de ranger dans ses sacs de tissu écologiques, réutilisables et lavables. Un sac de couleur par thème. Ce qui va au frigo, ce qui va dans les placards, ce qui va dans la salle de bain.

9:30. Elle passe par le boucher. Avec lui aussi elle aime bien discuter. Vous avez vu comme il fait beau ? Vivement les congés ! Oui, vous avez bien raison, ça se radoucit. Tous les jours, la même conversation avec Nasser. Elle aime beaucoup Nasser. C'est un jeune homme toujours souriant qui lui fait toujours sentir qu'elle est la bienvenue dans son établissement. Comme si elle faisait partie de la famille. Alors qu'elle sait bien, au fond, qu'il ne lui offre que la courtoisie du vendeur qui fidélise sa clientèle. Mais elle s'en fiche. Elle l'aime bien.

10:00. Les courses, c'est fait. Elle est en train de tout ranger dans la maison. Constate que les stocks sont bien réapprovisionnés. Rien ne manque, c'est parfait. Elle va pouvoir passer un coup rapide d'aspirateur. Mais avant ça, elle fait le tour pour mettre les chaussettes qui traînent dans le bac à linge sale, elle ramasse les feuilles mortes des plantes d'intérieur, elle range les jouets du chat et du chien en hauteur pour qu'ils ne se coincent pas dans l'appareil, range les vêtements des enfants qui traînent comme toujours sur le canapé. Comme chaque jour, elle se dit qu'avant de passer l'aspirateur, elle va d'abord faire la vaisselle et passe un coup d'éponge dans la cuisine. Comme ça si jamais elle met de l'eau partout, elle passera un coup de chiffon sur le sol, puis aspira le sol, puis passera la serpillière. Oui, c'est plus logique.

11:00. La maison est en ordre. Elle a même trié les papiers qui traînaient et qui méritaient bien d'être jeter. Elle a retrouvé quelques mouchoirs usagés dans le canapé. C'est son Oregon qui les a mis là. A chaque fois qu'il se mouche, il les planque entre le coussin et l'accoudoir. A chaque fois, elle lui dit de les jeter, à chaque fois, il s'évertue à les planquer. C'est pas pire qu'Asia qui ne peut pas s'empêcher de coller ses cacas de nez sur le côté du canapé. "Mais c'est le temps que ça sèche et après promis, je les jette !" Ils font bien la paire ces deux-là. En attendant, maintenant, la maison est prête pour une heure et demie d'aspirateur. Aujourd'hui, elle se sent en forme, si elle a le temps, elle utilisera même la brosse spéciale tapis.

12:30. Maria-Teresa est en sueur. Elle se dit toujours qu'elle va "passer un coup rapide un peu partout" mais elle ne peut pas s'empêcher de ranger, nettoyer, aspirer, inspecter le moindre recoin. Quand elle est en forme, c'est à dire quasiment tous les jours, elle se fixe comme objectif de rendre la maison impeccable. Mais ça a un prix. Et maintenant, la voilà fatiguée.

13:00. 30 minutes passées devant Netflix pour se détendre. C'est bizarre. Ca fait quelques jours que l'application de la télé ne retient plus où elle en est dans sa série. C'est pas très grave. Si l'application plante, elle, elle sait où elle en est. Ca ne l'empêche pas de poursuivre sa série. Par contre, maintenant qu'elle s'est accordée sa petite demie-heure, il est temps qu'elle passe en cuisine pour se faire à manger. Elle avait prévu du poulet, des pâtes fraîches, de la crème et de la moutarde. Un truc rapide et simple à faire qu'elle trouvait toujours aussi délicieux. Peut-être que demain, plutôt que de passer chez le boucher, elle ira chez le poissonnier pour lui prendre un pavé de saumon... Alors qu'elle rêvait déjà de son repas du lendemain, Maria-Teresa se concentrait sur la cuisson de son poulet et sur les herbes qu'elle allait utiliser pour l'assaisonner.

13:20. Sur sa terrasse, Maria-Teresa déguste son plat en profitant des doux rayons du soleil qui passent au travers du chèvrefeuille grimpant et lui caresse le visage. Elle regarde au loin dans son jardin. Minus est assis sur la montagne de bûche de bois, regardant et jugeant Medor qui aboie après une mouche. Ils sont cons ces deux-là, se dit-elle en gloussant.

14:00. Chaque après-midi, Maria-Teresa faisait des gâteaux pour sa famille. Chaque après-midi, elle cuisinait et chaque soir, tout était englouti. Elle essayait de varier tous les jours. Elle réfléchissait pendant qu'elle avait les mains dans la farine à ce qu'elle allait prévoir pour le lendemain. Elle ne notait pas encore les ingrédients à acheter sur la liste. Elle préférait le faire le lendemain matin. Pour faire travailler sa mémoire. Tout noter au fur et à mesure, c'est pratique mais comment être sûr qu'un jour, elle n'allait pas entièrement dépendre de ses notes. Parfois, elle pétrissait la pâte à tarte en pensant très fort à un tiramisu. Ou alors elle baignait les biscuits dans du café en pensant aux morceaux de chocolat qu'elle glisserait dans sa pâte à cookie. Ou encore elle rêvait du goût des framboises en beurrant les moules en silicon qu'elle utilisait pour faire des fondants.

15:30. Sortir le gâteau du four après être allée chercher le courrier à la boîte aux lettres. Et comme d'habitude, il n'y a rien. Depuis que tout le monde envoie des e-mails, même pour les factures, il n'y a plus de courrier. Même plus les fascicules des témoins de Jehovah, même plus les publicités pour les marabous locaux. Tout se passe online. Maria-Teresa gardait néanmoins l'habitude d'aller voir dans sa boîte aux lettres, au cas où. Et aussi parce que ça lui permettait de voir si, dans son lotissement, il y avait du changement. Mais à cette heure-ci, tout le monde travaille. Personne ne reste plus chez soi en journée, sauf peut-être les enfants malades. Ca ne la gênait pas. La solitude ne la gênait pas. Elle avait, de toute façon, une pièce remplie de livres qu'elle n'avait jamais lus et qu'elle avait hérités lorsque sa mère était décédée. De quoi l'occuper pendant des années. Et justement, il était temps de prendre un de ces livres et de s'installer dans le canapé avec une tisane.

16:45. Oregon et Asia sont de retour de l'école. Après avoir balancé leurs cartables dans l'entrée, ils se précipitent à l'étage pour jouer à la console. "Faites d'abord vos devoirs !" lance-t-elle en direction des escaliers. "Oui, m'maaaaan", entend-elle en retour. John ne rentre qu'à 18:00. Elle a encore largement le temps de finir son roman.

18:10. Les enfants continuent de hurler devant leur jeu vidéo. John rentre, embrasse son épouse, lui demande comment a été sa journée mais ne lui raconte pas la sienne. En même temps, lui comme elle savent bien que les bilans comptables ne sont pas les trucs les plus excitants à raconter. Il lui donnera simplement des nouvelles de son collègue Martin et dira que son boss est toujours aussi con. John se dirige ensuite vers son ordinateur pour checker les mails, payer les factures, envoyer quelques réclamations.

18:30. Maria-Teresa va dans la cuisine pour préparer le repas. Oregon a entendu le bruit de la gazinière et déboule dans la cuisine en demandant à sa mère si elle n'a pas besoin d'un coup de main. Du haut de ses 11 ans, Oregon a déjà appris à faire beaucoup de choses seul. Maria-Teresa n'oubliera jamais le regard de son fils lorsqu'il a goûté à sa première tarte aux pommes. Elle lui avait donné la recette basique mais lui avait pensé à ajouter des morceaux de noix de coco et de la vanille. Ce soir, ils allaient ensemble préparer du canard à la sauce citron et du riz à la japonaise.

19:15. Durant une demie-heure, toute la famille se réunit pour manger puis s'éparpille de nouveau dans la maison pour vaquer à ses occupation. Maria-Teresa choisit de reprendre la lecture de ses livres dans la bibliothèque jusque 20:30, heure à laquelle elle effectue une pause dans sa lecture afin de coucher ses deux monstres. Elle reprend sa lecture tout de suite après et va se coucher auprès de son époux qui est déjà étendu sur le lit à 23:00. Parfois, Maria-Teresa l'embrasse fougueusement, ce qui est un message subtil pour John qui signifie qu'il va devoir enlever son pyjama car ils vont faire l'amour avant de s'endormir dans les bras l'un de l'autre.

Le lendemain, ou ce qui semble être le lendemain, Maria-Teresa recommence. Tous les jours se ressemblent et même si l'école des enfants est échangée par les journées à jour dans les champs, dans la forêt ou au parc avec leurs copains et que le travail de John est remplacé par une journée de bricolage dans la grange, pour Maria-Teresa, tous les jours se ressemblent. Ce n'est qu'après l'équivalent de 4 années qu'elle réalisa que ses enfants ne grandissaient plus, que les technologies avaient cessé d'évoluer et que même la météo n'avait pas changé. Tellement habituée à son train train quotidien, Maria-Teresa était enfermée dans une boucle temporelle et ne l'avait jusque là jamais réalisé.

Pourtant heureuse de son petit train train quotidien, Maria-Teresa essaya de nouvelles choses, réalisant que les actions de la veille n'avaient aucun impact sur le lendemain. Elle tenta d'abord d'acheter des plats préparés au lieu de faire la cuisine, de ne pas faire le ménage puisque bien évidemment, ça ne servait à rien. Elle osa enfin tester certains fantasmes sexuels avec John. Ce n'est qu'au bout d'une année supplémentaire qu'elle osa prendre la voiture et partir pour voir du pays. Une journée la limitait beaucoup mais elle avait eu le temps d'explorer les villes aux alentours. 5 ans plus tard, elle rencontra Elena dans un café qui lisait son livre préféré. Tous les jours, elle revenait dans le café pour apprendre à mieux la connaître et finalement, elle tomba amoureuse d'elle. Maria-Teresa se décida à l'embrasser au bout de 6 mois et à lui faire l'amour trois mois plus tard. Pour Elena, bien sûr, c'était toujours une nouvelle journée, toujours une nouvelle rencontre qu'elle faisait chaque jour. D'abord comblée, Maria-Teresa devint triste de ne pas pouvoir vivre de nouvelles aventures plus poussées avec Elena. Elle en devint aigrie. Elle avait déjà pris ses distances vis à vis de John mais lorsqu'elle réalisa qu'elle était bel et bien prisonnière du temps et que sa frustration grandissait, elle devenait haineuse envers lui, envers ses enfants aussi.

Un jour, pour voir, elle tua John. Bien qu'elle se réveilla à ses côtés le lendemain et qu'il soit tout à fait vivant, elle le vit terriblement mal. La culpabilité d'avoir assassiné quelqu'un la rongeait. Elle ne se sentait plus digne ni de lui, ni de ses enfants, ni même d'Elena.

Elle n'avait pas fini de lire tous les livres que sa mère lui avait légués lorsque Maria-Teresa mit fin à ses jours. Ce qui est dommage car dans un de ces livres se trouvait le secret pour sortir de cette boucle apparemment infinie. Ce n'était pas vraiment un livre mais un carnet, écrit à la main, par plusieurs mains. Un carnet qui se passait dans la famille depuis plusieurs générations. Maria-Teresa n'avait même pas remarqué son existence parmi la masse d'ouvrages. Oui, c'était vraiment dommage.

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MaHell
ce train train quotidien me parle tellement ! j'aime beaucoup la chute plutôt inattendue

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